La Primavera.

30 jan

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Il fait étonnamment doux pour un 28 janvier. Après des jours de froid polaire à Paris, 6 degrés, c’est carrément le printemps. Ça doit bien faire un an que les saisons se suivent et se confondent en France. Une pluie torrentielle s’abat sur la ville en mai. L’air est  irrespirable dans les rues en septembre. C’est le bordel et on accuse le réchauffement climatique. Conneries. C’est tellement surprenant qu’on ne sait plus comment s’habiller.

J’ai rendez-vous avec ma copine Calypso dans 40 minutes, rue Tilsitt. J’ai pas foutu les pieds sur les Champs depuis 2011. Tous les matins et tous les soirs, dans la ligne 9, mon cœur s’arrête en même temps que le métro à la station Franklin D. Roosevelt. Deux fois par jour, les larmes me montent aux yeux en regardant le quai de cette station autrefois chérit.

Avant, cette station signifiait tout pour moi. J’y descendais pour aller à l’école, pour déjeuner avec mes copines, pour sortir. Je la connais par cœur. Puis, quand je l’ai rencontré, j’y descendais pour aller le voir au boulot. Je pourrais descendre de la rame les yeux fermés. Prendre le premier escalator qui mène au croisement entre la sortie et le changement, puis le second qui dépose quasiment devant Art Curial, avant le feu.

Depuis 1 an, deux fois par jour, ma gorge se serre à Franklin Roosevelt. J’ai peur de le voir, de croiser son regard sur le quai. On en est pas encore à se parler. Encore moins à se sourire.  Pourtant, c’est bel et bien fini. C’est pas d’hier. J’ai fermé la porte. On a refait nos vies. Mais je suis terrifiée à l’idée de le rencontrer, par hasard. Depuis un an, j’évite scrupuleusement les Champs et à peu près toutes les rues adjacentes. Mais Calypso m’attend. Dans 40 minutes. Et je ne vois aucun moyen d’atteindre la rue Tilsitt autrement qu’en remontant ou en descendant les Champs.

Impasse.

Pourtant, je suis bizarrement prête à le faire. Volontairement, je reste sur le trottoir des chiffres impairs. Pour me donner une contenance, j’allume une cigarette. Il détestait ça. Les volutes que j’expire se confondent avec le gaz carbonique qui s’échappe de ma bouche.

Rue de Marignan. Pizza Pino ne désemplit jamais. Rue Marbeuf. Je jette un regard nostalgique sur ces trottoirs que j’ai arpenté jour et nuit pendant des années. Rue Pierre Charron. Les lettres EFAP se distinguent au loin. Je souris. C’est loin. Devant la devanture, à quelques centimètres du bord du trottoir, l’arbre contre lequel je me suis tant adossé est toujours là. Comme si les années, les événements n’avaient pas d’emprise sur ses feuilles. Je me demande si c’est les larmes que j’ai jadis si souvent versées, assise au pied de cet arbre, qui le fait fleurir.

Devant la devanture, je décide que s’en est trop. Je rentre. Et tant pis si je le vois. Au moins, j’aurais accompli un truc. J’ai envie de vomir, la bile remonte dans ma bouche, mon cœur va exploser. J’ai peur de le voir. Pire encore, de le voir me sourire, comme si j’étais une cliente lambda. Comme si on avait pas partagé un instant de vie.

Il n’est pas là. J’inspire. J’expire. Mon pouls reprend un rythme régulier. Ma respiration n’est plus saccadée. Je ressors. Je l’ai fait. En regardant l’arbre, cet arbre, je me dis qu’il serait temps de l’abattre. Je l’ai fait et ça ne m’a rien fait. C’est fini. Je suis passée à autre chose. Il aura fallu un an. 365 jours. Quatre saisons

Au croisement de l’avenue Georges V, devant le Fouquet’s, je me retourne. La nuit est tombée et ce qui reste de la plus belle avenue du monde est éclairé. A la mi-hauteur des Champs, on peut voir jusqu’à la Concorde. Moi, je ne vois que ce fichu arbre. Ironiquement, j’augmente le son de mon Ipod… C’est la Primavera. Le Printemps. Les quatre saisons de Vivaldi.

 

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